L'apparition du Reggae en France

Le Reggae a commencé en France de manière plutôt anecdotique à la fin des années 60

A travers les hits anglais de Desmond DEKKER ('Israelites'), Johnny NASH ('Hold me tight', 'I can see clearly now'), ou de Jimmy CLIFF (que j'ai vu en 1966 à l'Alhambra alors qu'il chantait du Soul !). Auparavant, il y avait eu le Ska et le Blue Beat, avec Millie ('My boy Lollipop') ou Prince BUSTER ('Al Capone') qui animaient mes premières boums vers 1965. Mais presque personne ici à l'époque ne connaissait les véritables trésors Rock Steady des labels 'Studio One' ou 'Treasure Isle' qu'on a découverts bien plus tard. Il faut dire qu'au début des 70s, le reggae n'avait pas très bonne réputation car c'était aussi la musique qu'écoutaient les Skinheads anglais, qui cassaient la gueule aux Hippies et aux Pakistanais !

 

C'est vers 1973 que le Reggae commença à devenir réellement populaire en France. D'abord avec le magasin de disques imports 'GIVAUDAN', boulevard St Germain, qui mettait en devanture les premiers albums aux couvertures ahurissantes de U ROY, BIG YOUTH, ou le triple album de COUNT OSSIE and the MYSTIC REVELATION OF RASTAFARI, 'Grounation'. En même temps, en Angleterre, commençait l'explosion MARLEY, TOOTS and the MAYTALS, etc... La très bonne reprise d''I shot the Sheriff' par Eric CLAPTON y fut sûrement pour beaucoup. Philippe GARNIER fut le premier dans 'Rock & Folk' à écrire des articles sur la musique jamaïcaine dans lesquels il expliquait les ghettos de Kingston, la mystique Rastafarienne, les WAILERS, etc..


En 1975 ce fut l'émission 'Bananas' de Patrice BLANC-FRANCART et Bernard 'Inrock' LENOIR sur France-Inter, consacrée aux musiques tropicales et qui ouvrait les antennes de façon régulière au Reggae. C'est à ce moment, et avec la sortie de 'Natty Dread', que commença la consécration de cette musique en France. Le premier concert de Reggae à Paris fut celui du groupe 'CIMARRONS' au théâtre Campagne Première.


En 1976 sortit le film culte 'The Harder they come' ('Tout, tout de suite'), avec Jimmy CLIFF, qui avait été réalisé 4 ans plus tôt en Jamaïque par Perry HENZEL et qui racontait les tribulations d'Ivan, qui voulait devenir chanteur de Reggae. 
 

Francis Dordor écrivit aussi de très beaux articles sur la culture jamaïcaine dans 'Best'. En 77, ce fut le premier concert de Bob Marley et des Wailers à Paris. A cette occasion, ils disputèrent un match de football amical avec des journalistes rock et des membres du rock biz parisien, dans un stade en face du Hilton où ils séjournaient. Pendant ce match, Bob se blessa le pied, et le médecin qui l'examina diagnostiqua le mélanome dont il souffrait. Voir le compte-rendu du match par Philippe Manoeuvre dans "Rock & Folk".

 

Les concerts de reggae se succédèrent :  Dillinger, Culture au Palace, puis U Roy, Hugh Mundell, les Gladiators, Burning Spear... Une bonne partie de ces concerts fut organisée par Simon (Simms Productions). Malgré une organisation parfois cahotique, ce fut souvent lui qui prit le risque de faire venir à Paris pour la première fois des artistes Reggae : je me souviens en particulier des concerts magiques de Freddie McGregor et des Abyssinians à la Mutualité, en 86 et 88, et de bien d'autres : Mighty Diamonds, Big Youth, Sugar Minott...

 

En 1977 l'année du "choc des deux 7" ("Two Sevens Clash", l'album mythique de Culture dont j'ai encore la version vinyl de chez Joe Gibbs qui pèse un kilo), il y eut une vraie solidarité entre les Punks et les Rastas, qui étaient aussi en révolte contre 'Babylone'. Les punks écoutaient beaucoup de reggae, en particulier Tapper Zukie et Dillinger. Mais, au delà de cet esprit commun de révolte, les deux philosophies n'étaient pas vraiment compatibles, l'une étant plutôt nihiliste et "destroy" et l'autre positive et 'Ital'.

 

En 1979 de retour de Kingston, Hélène Lee (devenue Lee après son mariage avec un Rasta de Negril, Joseph Lee) écrivit une série d'articles dans Libé qui donnaient un très bon aperçu de la scène Reggae dans l'île. La même année, José Jourdain, un ancien de "Lido Musique" et son frère Alain ouvrirent la première boutique spécialisée dans le Reggae à Paris : elle s'appelait 'Blue Heaven' (elle avait en fait ouvert ses portes en 1976), et se trouvait dans un endroit pas très 'Roots' : la Galerie Point Show des Champs Elysées !

 

On y trouvait des singles et des Maxis fabuleux 'direct from Jamaica'. Ablaye était vendeur, ainsi qu'Hermann du groupe punk Métal Urbain. C'est là que se retrouvaient les premiers fans parmi lesquels Fluoman et sa copine blonde dreadlockée, Didi, Aziz, Philippe, Bernard Loupias (qui travaillait au Matin de Paris avant d'être au Nouvel Observateur), Patrick Leygonie, General Burning, et un grand rouquin barbu dont j'ai oublié le nom. Par la suite, José migra rue Chapon, près de Beaubourg, et la boutique s'appela alors 'Concrete Jungle', puis elle fut reprise par Didi et Christian Simon sous le nom de 'Zion Land'. Entre 77 et 80 José fit tourner :Culture, Ras Michael, Hugh Mundell, Ras Midas, Congos, Dillinger. Il fonda également le label "Jah Live" et sortit des albums des Congos, Niney, Ras Midas, etc.. José s'occupe maintenant de Joe Gibbs Europe

 

En 1980 eut lieu le concert historique de Bob Marley au Bourget qui attira au moins 50.000 spectateurs (plus que le Pape !). Je n'y étais pas, mais je suis allé à la party qui a suivi, organisée par Chris Blackwell et Island Records sur un bateau-mouche le long de la Seine, à partir de l'hôtel Nikko où séjournaient les Wailers. Petite anecdocte : j'avais dans mes poches un joint de sensimillia jamaïcaine que m'avait donné Sidney, un Rasta de Negril qui était alors à Paris. Pendant la fête, j'ai tendu le spliff à Bob, qui a tiré dessus, a apprécié, il m'a demandé " Who gave you that ? ", et je lui ai expliqué. Par la suite, nous avons tous dansé, sur du Reggae et du Funk, avec les Wailers, et je me souviendrai toujours de Bob dansant au milieu des I Threes, en les tenant par l'épaule. Deux semaines plus tard, je partais pour mon premier voyage en Jamaïque (je reviendrai dessus). Quelque temps après, c'est là-bas que j'appris que Bob était malade, et il devait décéder en mai 81. 
 

Si dans ces années-là, le grand public connaissait le Reggae à travers Bob Marley, Peter Tosh ou Third World, c'est grâce au phénomène des radios libres que les nombreux autres artistes jamaïcains ont pu être diffusés :  dès 1978, Patrick Leygonie dit Patrick Reggae passait sur Radio Ivre (Radio Irie), qui était encore pirate des nuits entières de Reggae ! Un peu plus tard, vers 1981, quand les radios furent autorisées, c'est toute une équipe qui s'est formée autour de lui : le TROP'IVRE Gang avec Papa GIDEON, General BURNING,  Jean COTTON qui écrivait dans "Jazz Hot", Jean-Bernard SOHIEZ, FANNY, GUILLAUME 'I MAN DREAD', Frédéric VOISIN et LUC (Le Front du Froid), Hélène LEE, Jacky KNAFO, GENEVIEVE, Ras PAUL, FLUOMAN. Résultat : tous les jours, au moins 2 h de Reggae. (VOIR LA GRILLE DES PROGRAMMES). C'est Trop'Ivre qui organisa en 82 des sound systems à l'Opéra Night, grande boîte aujourd'hui disparue du quartier de l'Opéra.

 

Malgré la disparition de Radio Ivre, qui fut absorbée par Nova en 1982 et qui y perdit son âme, le Reggae continua sur les ondes : sur Gilda avec Tchaly Tchan, sur Radio 7 avec Larsen puis Sidney, sur la Voix du Lézard (devenue maintenant Skyrock), sur ABC avec Jean Cotton, sur Aligre avec l'émission 'I and I music' fondée par Hélène et Pascal, à laquelle participèrent au fil des années General Burning, Lord Zeljko, Fabrice (Frenchie), Daniel, Manuman et Peter puis à nouveau Daniel avec 'Reggaematic' le samedi à 21h sur 93.1. Egalement sur Libertaire, 'Sounds and Vibes' avec Lord Zeljko et Poupa Eric, Bunny Dread sur 98.8 (pour moi, le meilleur animateur d'émissions Reggae), sur Tropic FM avec Fred (décédé depuis), Richard Soudana, Florent Droguet et Laurent Pfeiffer, puis Singui qui fonda le Reggae Club International et organisa plusieurs concerts et soirées, sur Nova avec Lord Zeljko (Ragga), Awal et DJ Clyde, plus 'Roots', sur Fréquence Plurielle, etc...

 

Rédaction : Bernard Bacos